Fonds Louis Dumont | Entretien avec Kang Daehoon, lauréat 2021

Migrer, habiter et rêver sur une île. Migration néo-rurale vers l’île de Jeju, en Corée du Sud et transformation d’une communauté villageoise

Le Fonds Louis Dumont pour la recherche en anthropologie sociale sélectionne chaque année un ou deux projets d’étudiants pour une aide au terrain. En 2021, le dossier de Kang daehoon a été selectionné. Dans cet entretien, il revient sur son parcours de chercheur et sur sa candidature au Fonds Dumont.

 

  • Pouvez-vous nous présenter votre parcours et votre institution de rattachement ?

Je suis doctorant en anthropologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales depuis 2020. J’ai obtenu ma licence en océanographie à l’université nationale de Séoul en 2011. Puis j’ai travaillé en tant que chercheur à  l’institut sud-coréen en Sciences et Technologies Marines (KIOST) de 2013 à 2015. À cette époque-là, j’ai participé au projet « L’établissement de l’infrastructure de recherche sur les 14 îles du Pacifique » et rédigé des rapports sur les systèmes sociaux et politiques de Fidji, États fédérés de Micronésie, Palau, et Îles Marshall. Envoyé plusieurs fois en voyage de recherches à la Palau, Fidji, et dans les États fédérés de Micronésie, j’ai découvert des mondes jusque-là tout à fait inconnus pour moi. C’est à cette occasion que l’anthropologie m’a fasciné. Puis, j’ai repris mes études en Master à l’Université de Séoul. Entre-temps, j’ai traduit plusieurs ouvrages en anthropologie et en sociologie (de langue étrangère à coréen) tels que celui d’Edmund Leach (2015), de Roy Rappoport (2017), de Victor Turner (2018), et de Jean Viard (2020).

 

  • Pouvez vous nous présenter brièvement vos mémoires et votre projet de recherche récompensé ?

Au sud de la péninsule coréenne se trouve une île d’origine volcanique nommée Jeju. Site touristique le plus populaire de la Corée du Sud, Jeju garde des particularités sociales, culturelles et historiques qui la distingue du reste de la péninsule. À l’époque moderne, l’île a souffert d’une répression anticommuniste tout comme à Taïwan et à Okinawa, suite au soulèvement de Jeju, appelé sasamsagŏn (l’événement du 3 Avril 1948). Cette violence a entraîné une longue méfiance des locaux vis-à-vis des péninsulaires.

Jeju est habitée par les plongeuses apnéistes sud-coréennes appelées Haenyŏs (해녀, 海女, littéralement « la femme de la mer »), dont la pêche ancestrale a été inscrite dans le patrimoine mondial de l’UNESCO. En 2017, j’ai obtenu un master en anthropologie en Corée du Sud, avec une étude qui porte sur le culte de la tortue de mer chez ces femmes. Les Haenyŏs adorent l’animal comme la fille cadette de la déesse de la mer, Dragon-La-Grand-mère (용왕할망).

En juin 2020, j’ai soutenu mon deuxième mémoire à l’EHESS. Il porte sur la croyance secrète en Toch’aebi, un esprit ancestral très redouté à Jeju. Une rumeur courait prétendant que certaines familles adoraient secrètement Toch’aebi, et qu’il ne fallait pas prendre les épouses de ces familles de peur que Toch’aebi les suive lors de leur mariage et « détruise complètement le foyer » du mari. Dans ce travail de mémoire, je me suis efforcé d’éclairer le mécanisme de ce rejet de mariage.

Ma thèse porte sur une migration « néo-rurale » des péninsulaires vers l’île de Jeju. Depuis environ 2010, presque 100 000 personnes venues de la péninsule se sont installées à Jeju. Il s’agit majoritairement de jeunes et de familles entières. Cette somme d’individus équivaut à presque un cinquième de la population locale. Selon quelques études récentes, le ressort principal de la migration est la quête d’une vie alternative : la vie avec un rythme plus lent, plus solidaire et plus proche de la nature, en opposition au mode de vie urbain compétitif et matérialiste.


L’île de Jeju et son changement démographique. Éloignée de 90km environ de la péninsule sud-coréenne, Jeju est un ancien volcan surgi à l’ère quaternaire. La longueur de l’île est de 73km, la largeur de 31km, et la ligne côtière totale mesure 253km. (Source de statistique : Le Gouvernement de Jeju, Siteweb - https://www.jeju.go.kr/open/stats/list/population.htm).

Ma recherche tend à résoudre le paradoxe que représente cette migration néo-rurale, en tenant compte de la particularité sociale et historique de la société insulaire : entreprise comme une volonté de contestation de la modernité néolibérale, elle participe également à l’expansion de cette même modernité sur l’île. Ce retour néo-rural, me semble-t-il, relève d’un indicateur pointant à la fois l’exploit et l’ombre du « progrès » sud-coréen : en se libérant de l’extrême pauvreté après la Guerre de Corée jusqu’à parvenir à occuper la douzième place mondiale par critère de PNB (en 2018), qu’a-t-on accompli et qu’a-t-on sacrifié ? Comment l’ultralibéralisme sud-coréen récupère-t-il même cette migration contestataire ? Quelles formes de solidarités et de coopérations, malgré tout, naissent-elles entre les migrants et les locaux ? Quelles formes de résistances locales éclatent-elles contre la gentrification rurale, la touristification, et de nombreux projets de développement sur Jeju ?

 

  • Dans quel contexte avez-vous décidé de poser votre candidature pour ce prix ?  Comment avez vous pris connaissance de l'existence du Fonds Louis Dumont ?

Après la soutenance de mémoire à l’EHESS en 2020, je cherchais une aide au terrain pour mon enquête ethnographique. Au début de l’année 2021, sur le site web de l’EHESS, j’ai vu une annonce sur l’aide du Fonds Louis Dumont à la recherche en anthropologie sociale. Comme celle-ci concernait ma discipline, j’ai naturellement posé ma candidature.

 

  • Quel impact l’obtention du Fonds Dumont est-il susceptible d'avoir sur la poursuite de votre projet de recherche ?

Tout d’abord, ce soutien m’a apporté une aide financière pour mener l’enquête ethnographique sur l’île de Jeju. Mais plus important encore, cette obtention représente un réel encouragement pour un étudiant en anthropologie sociale. En effet, Louis Dumont est l’un des grands anthropologues français, et j’apprécie particulièrement ses critiques sur les idéologies occidentales telles que l’individualisme ou la répugnance pour le principe de hiérarchie. Je suis ainsi très honoré d’avoir obtenu un prix portant son nom.

 

  • Le contexte difficile de l'année 2020 a-t-il eu une impact sur votre manière de mener votre recherche ?

Je travaille en tant qu’ethnographe dans mon pays natal si bien que ma recherche n’a pas fondamentalement été perturbée par le COVID. L’enquête sur terrain se déroule relativement bien, et je n’ai pas de difficultés à rencontrer et organiser des rendez-vous avec mes interlocuteurs. Cependant, comme la plupart des activités collectives – festivals, rites, marchés aux puces, ou d’autres événements locaux – ont été annulées à cause de la pandémie, ma recherche dépend principalement de l’entretien individuel et de petites réunions privées. L’occasion d’observer des événements collectifs ne m’est donc pas possible, tout comme le fait de passer des moments de détente dans des événements publics.

 


Plage de wŏlchŏng, nord-est de Jeju. (photo : Kang daehoon)

Kang daehoon
Doctorant en anthropologie sociale, l’EHESS/Césor.

 

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Mis à jour le
20 octobre 2021
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