Attribution du Fonds Louis Dumont 2022

4 lauréats pour 2022

Le Prix Louis Dumont / Fonds d'aide à la recherche en anthropologie sociale pour l'année 2022 a été attribué par le Directoire du Fonds Louis Dumont à Yannis Boudina, Alessandra Fiorentini et Alice Lesté-Lasserre (le dernier lauréat souhaite garder l'anonymat).

 

La politique par l’éthique : ethnologie d’un réformisme salafiste en Grande-Kabylie contemporaine (Algérie) (EHESS-IMAf)
Yannis BOUDINA

Ma recherche porte sur les modes de subjectivation des jeunesses masculines dans une localité de Grande-Kabylie, la ville de Tizi-Ouzou. La Grande-Kabylie est une région montagneuse de l’Algérie, qui fait partie des poches de berbérité du pays : c’est un de ces espaces où l’islamisation n’a pas été corrélative d’une arabisation linguistique et où les populations ont conservé leur idiome vernaculaire, le kabyle. Cette région est notamment connue pour avoir suscité une attention exceptionnelle de la part des administrateurs coloniaux au XIXe siècle. Une pléthore de discours ont été produits par les ethnographes-militaires qui ont réifié une certaine kabylité d’essence villageoise, démocrate et superficiellement musulmane. C’est ce qu’il est convenu d’appeler le « mythe kabyle », dont l’influence se fait encore sentir sur la recherche contemporaine portant sur la région. Cette focalisation a été renforcée par l’anthropologie kabyle post-coloniale, dont l’ambition était de démontrer l’authenticité culturelle kabyle contre le rationalisme arabisant de l’État algérien. Cette matrice a largement contribué à empêcher l’étude des dynamiques religieuses et citadines qui se déploient en Kabylie. Or, à la faveur de l’extension urbaine de la ville et de l’urbanisation des villages, il devient nécessaire de penser la ville kabyle. Déployer les outils de l’anthropologie urbaine sur un terrain kabyle, réinscrire l’anthropologie de la région au sein des grandes problématiques portant sur le Maghreb, ce sont les défis de mon étude doctorale.

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Prenant la ville de Tizi-Ouzou comme cadre d’étude, j’entends comprendre comment l’on devient un sujet en situation autoritaire, dans un contexte d’assez grande apathie du politique et de fort contrôle social, contre l’Etat et contre la société. Je m’attache donc à la description de ce qu’il est convenu d’appeler, notamment depuis Foucault, Agier et Bayart, les « modes de subjectivation », c’est-à-dire l’étude, en situation, des voies par lesquelles (et contre lesquelles) les agents se constituent en sujets sociaux, développent des catégories de perception, des manières de se percevoir comme sujet, des êtres au monde, distincts de ceux pourvues par le milieu social d’origine.

Ces modes de subjectivation se donnent à observer au sein de la sphère religieuse comme au sein de la sphère politique, ils peuvent consister en des pratiques transgressives, se manifester dans l’acquisition ou la valorisation de savoirs et de savoir-faire, dans l’investissement de nouveaux espaces et de nouvelles temporalités, de nouvelles formes d’associations amoureuses, le réinvestissement d’une foi vécue sur un mode coutumier par les parents... Il s’agit de comprendre comment, dans la ville, se déploient, principalement auprès des jeunesse masculines kabyles, ces nouveaux « êtres au monde » autour de pratiques citadines, de modes de consommation et de contestation, de formes d’identification à la ville... Les caractéristiques propres à l’urbanité, en termes d’anonymat relatif et d’extension territoriale, se prêtent particulièrement à ce type de questionnements.

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En tant qu’ethnologue, je travaille principalement par observation participante, c’est-à-dire que j’entretiens des relations interpersonnelles avec les personnes dont j’étudie les pratiques et que je suis immergé au seins des groupes affinitaires. Mais le dispositif méthodologique de l’ethnographe est assez dense : j’effectue également des entretiens, des observations situées. En outre, la perspective est également diachronique puisque je propose de construire une socio-histoire de l’espace public tizi-ouzien et des modes de subjectivation qui s’y déploie depuis les année 80. Enfin, je fais usage de coupures de presse, de diverses souces numériques (publication Facebook et Instagram), ainsi que d’archives coloniales. 

Je suis actuellement en quatrième année de thèse. Considérant l’exigence de proximité qui caractérise la méthode ethnographique, la récolte du matériau a été particulièrement affectée par la crise sanitaire. L’obtention du fonds Louis Dumont me permettra de poursuivre une enquête ethnographique largement obérée.

©  En contrebas de la mosquée de cheikh Arezki Cherfaoui, un groupe de jeunes jouent au babyfoot après une journée de travail durant les fêtes de Noël

La Tahajara de l’Aïr. (Niger) - Un rituel de retraite/pèlerinage de la confrérie Khalwatiyya chez les Touaregs (EHESS-IIAC)
Alessandra FIORENTINI

La Tahajara de la Khalwatiyya chez les Touaregs de l’Aïr. Entre préservation de l’islam traditionnel et résistance politico-religieuse au Niger

Cette recherche vise à étudier la tahajara, un rituel trop peu étudié d’une confrérie soufie de l’islam touareg, la Khalwatiyya au Niger et plus particulièrement dans le massif de l’Aïr.

L’ethnographie se fondera sur l’observation participante du rituel, sur la collecte de récits de vies ainsi que sur un travail historique de collecte d’archives écrites et orales dans la ville d’Agadez.

La tahajara, retraite collective de quarante jours, est une pratique de pèlerinage centrale dans l’islam traditionnel touareg. Autrefois dédié   à la visite et la préservation de lieux saints, ce rituel acquière de nos jours une fonction d’aide sociale et matérielle pour les communautés comme des travaux dans une mosquée, la création d’un dispensaire, mais également d’assistance dans la résolution de conflits, ou pour toute autre problème affectant l’équilibre social des villages visités.

Dans ce cadre, ma recherche se propose également d’étudier ces politiques sociale et d’assistance comme facteur de contraste de la part de la Khalwatiyya aux politiques sociales et culturelles des salafistes dans la région. Depuis 2012, la confrérie organise cette résistance   religieuse à l’islam politique par la création d’une Ligue islamique pour la protection des mosquées et lieux sacrés – Tahajara. Cette Ligue représente un lieu clés pour comprendre le rapport de la confrérie à l’État central du Niger et aux autres populations touarègues du Sahel.

© Zawiyya de la Khalwatiyya à Tanut (Niger) 2019, de Alessandra Fiorentini

Ethnographie des reinôsha , les femmes spécialistes des oracles du Mont Ikoma (Japon) (Laboratoire Lincs-Université de Strasbourg)
Alice LESTE-LASSERRE

L’objectif principal de cette étude est de réaliser une enquête ethnographique à propos des femmes spécialistes des oracles du Mont Ikoma, ce qui n’a jamais été fait de manière systématique. Afin de concrétiser cette étude ethnographique, plusieurs terrains longs seront réalisés dans ces montagnes. Comme le nombre de spécialistes des oracles diminue continuellement à cet endroit, la recherche sera davantage qualitative que quantitative. Une méthodologie d’observation participante composée d’interviews et de participation aux rituels et cérémonies locaux sera préférée pour recueillir des données à propos de parcours individuels, de ressentis personnels et de perceptions particulières de ces femmes, qui ont, dans la plupart des cas, des trajets de vie très éprouvants. Du fait que le Mont Ikoma abrite de nombreuses structures religieuses différentes telles des sanctuaires shintô, des temples bouddhistes, des temples coréens ou des églises catholiques et qu’il présente l’émergence des nouvelles religions et nouvelles spiritualités, il est d’autant plus important d’obtenir des connaissances sur la façon dont les spécialistes des oracles y exerçant ont actualisé leurs actions. La prise de connaissance des caractéristiques des spécialistes des oracles du Mont Ikoma me permettra par ailleurs de rendre compte de leur spécificité en fonction des autres spécialistes des oracles du Japon et spécialistes religieuses d’Asie de l’Est/Sud-Est.

 
Légende de la photo : Des statues du bodhisattva Jizô au Hôzan-ji, temple bouddhiste majeur du Mont Ikoma. Ici chaque statue protège un enfant mort (avorté, mort-né, fausse couche) lors de son passage aux enfers, le rouge étant censé repousser les démons.
© Kansaijin (décembre 2020). Lieu : Asie, Japon, Préfecture de Nara, Ikoma

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Mis à jour le
08 juillet 2022
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