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Actualités

:: Livre du mois - 06/10

La préhistoire de l’art abstrait
d'Otto Stelzer, traduit de l’allemand par Jean Torrent, Editions de la MSH, mars 2010

Peu connu du public français, l’historien d’art allemand Otto Stelzer doit sa renommée à un seul livre, La préhistoire de l’art abstrait, vaste réflexion sur le sens de l’art moderne non-figuratif parue en 1964. Bien que l’ouvrage appartienne maintenant à l’histoire des idées, aux côtés de nombreux livres sur le même sujet, il conserve une étonnante originalité et beaucoup de pertinence pour le lecteur d’aujourd’hui, bien au-delà du cercle restreint des historiens de l’art. Après un demi-siècle d’attente, le voilà enfin traduit en langue française.

La première qualité de l’ouvrage est son étonnante composition qui rappelle justement la dimension aléatoire de certaines réalisations de l’art abstrait. On cherchera en vain dans ces pages le développement rigoureux de l’historien ou du philosophe universitaire. La préhistoire de l’art abstrait semble plutôt découler d’une intuition originale développée au gré d’une déambulation artistique, littéraire et philosophique à travers les genres et les siècles. C’est pourquoi l’auteur reconnaît volontiers la dimension lacunaire de son projet plus proche de l’essai que de la thèse. Au demeurant, l'argument central du livre apparaît nettement dans le chapitre final : l’abstraction reposerait sur l’utilisation méthodique du hasard dans le processus artistique. Présent depuis toujours dans le travail de l’artiste, le hasard acquiert une valeur déterminante dans la peinture informelle. C’est la prééminence du processus artistique aléatoire sur le résultat (l’objet) qui en constitue le critère fondamental.

De ce postulat découle toute l’argumentation du livre. On peut en déduire qu’il n’existe aucune rupture entre l’art figuratif et l’art abstrait, mais une continuité que l’éclatement des genres, des écoles et des œuvres dissimule au regard de l’historien. L’œuvre d’art naît d’une expérience unique, intemporelle, dont on peut suivre la trace depuis la Renaissance jusqu’à l’art moderne à travers ses incessantes métamorphoses. Chez le peintre et écrivain romantique Stifter, par exemple, on retrouve la même expérience qui permet à Kandinsky, quelques siècles plus tard, de poser les fondations de l’art abstrait. Les deux artistes éprouvaient une même fascination pour le processus aléatoire de la production artistique, jugé plus important que l’œuvre d’art elle-même. Mais comment expliquer le basculement de l’art figuratif vers l’art abstrait ? Stifter eût pu devenir peintre impressionniste avant la lettre, voire abstrait, s’il avait laissé libre cours au processus de la création, s’il n’avait été prisonnier d’une époque imposant le primat du modèle et de la figuration. Telle est, brièvement résumée, la thèse de l’auteur.

C’est à la lumière du contexte historique de sa publication qu’il convient d’apprécier l’essai de Stelzer. Ouvrage pionnier, La préhistoire de l’art abstrait tente une première légitimation de la peinture informelle. Aux lendemains de la seconde Guerre Mondiale, l’art abstrait est en plein essor mais son déploiement suscite encore de nombreuses controverses. Pour beaucoup, il représente un mouvement éphémère, voire une régression par rapport à la peinture figurative. Au cœur de cette controverse, l’ouvrage de Stelzer offre à l’art abstrait un premier enracinement historique et philosophique, en montrant de quelle manière il poursuit une quête de liberté entamée quelques siècles plus tôt dans l'histoire de la peinture, à l’aube du romantisme.


Philippe Derivière