La fête-spectacle. Théâtre et rite au Népal
Gérard Toffin, Editions de la MSH, septembre 2010
Pendant une trentaine d’années, l’ethnologue Gérard Toffin s’est rendu à Katmandou, capitale du Népal, pour y observer l’Indra Jâtrâ, l’une des plus importantes fêtes religieuses de la culture népalaise. Comment expliquer une si longue et passionnante recherche ? C’est que l’Indra Jâtrâ, dédiée aux divinités védiques, n’est pas seulement une cérémonie religieuse. Conçue comme un spectacle auquel participe activement la population, elle englobe toutes les dimensions de la culture népalaise : religieuse, théâtrale et sociale. Cette triple dimension est ce qui a retenu toute l’attention de l’auteur dont l’ambition, au-delà du sujet même du livre, est de saisir le sens global de la fête d’un point de vue anthropologique.
Qu’est ce qu’une fête pour un ethnologue ? Comment appréhender une manifestation à la fois subjective, irrationnelle, et soumise à des règles cohérentes ? Le chemin entrepris par Gérard Toffin pour entrevoir une réponse constitue l’un des intérêts majeurs du livre. Mais il fallait d’abord qu’il définisse sa méthode et élimine les fausses pistes. L’approche strictement structuraliste constituait l’une de ces premières fausses pistes. Dans la mesure où la dimension esthétique de la fête est primordiale, la logique structurale ne pouvait en effet éclairer toute la complexité de cette manifestation, notamment sa dimension performative qui exige une analyse plus subjective. Dans un deuxième temps, l’approche sociale -ou socio-religieuse- a également été écartée. D’inspiration marxiste, elle voit dans la fête-spectacle une simple traduction de conflits sociaux et dans la religion l’expression d’un pouvoir politique. L’auteur montre avec pertinence que la dimension sociale de l’Indra Jâtrâ ne peut être ignorée. Mais, à la fois manifeste et latente, son ambiguïté se donne plutôt à lire dans les subtilités du cérémonial, bref une fois encore dans une esthétique plutôt que dans un discours. Enfin, que penser de l’approche strictement religieuse de la fête ? Grâce à une connaissance complète de l’histoire népalaise Toffin montre que l’ Indra Jâtrâ a connu depuis ses origines de profondes évolutions qui l’ont éloignée du rite initial. Confrontée à la progressive laïcisation de la société népalaise, elle demeure une manifestation religieuse, mais son contenu dépasse la simple illustration de rites millénaires. Aujourd’hui, la grande fête népalaise est d’ailleurs la cible de nombreuses controverses. On citera comme exemple l’attitude ambigüe du gouvernement népalais, critique à l’égard d’une cérémonie d’inspiration religieuse et royaliste, mais continuant à la soutenir officiellement.
Que conclure de la longue enquête de Gérard Toffin ? A la fois théâtre, fête, rite et symbole religieux, l’Indra Jâtra semble échapper à toute emprise. Sa richesse réside justement dans son irréductibilité, cette part de mystère qui suscite la passion des spectateurs. Elle est avant tout une mimesis, représentation fictive d ’une réalité complexe. Et l’ethnologue de conclure sobrement : « d’une manière générale, nous défendons l’idée selon laquelle les hommes sont le plus souvent mus par des forces matérielles et mentales cachées, qu’ils ne maîtrisent guère et qui ne leur sont pas transparentes ».
Philippe Derivière






