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Actualités

:: Livre du mois - 02/10

SIMARD Augustin, La loi désarmée. Carl Schmitt et la controverse légalité / légitimité sous Weimar, Editions de la MSH, septembre 2009

"Current of music". Eléments pour une théorie de la radio
Theodor W. Adorno (traduit par Pierre Arnoux), Editions de la MSH, collection "Philia", février 2010

Lors de son exil aux Etats-Unis en 1939, le philosophe et musicien Theodor W. Adorno effectue une mission de recherche pour le Princeton Radio Research Project, un organisme chargé de réfléchir sur l’impact social et éducatif de la radio sur la société américaine. De cet épisode de la vie d’Adorno subsiste un ensemble d’écrits traduits et publiés pour la première fois en français sous le titre Current of music. Que penser de cette publication qui constitue un événement pour les lecteurs d’Adorno et pour le public philosophique ?

On est d’abord frappé par l’exceptionnelle prolixité de l’auteur sur un sujet qui touche à la fois à la musique, à la philosophe et à la sociologie, mais qui concerne avant tout le sens global d’un nouveau médium. Cependant, on réalise rapidement que les travaux d’Adorno ne constituent pas un éloge mais une critique radicale de la radio qu’il considère comme le symptôme de l’écrasement, voire de la disparition de l’individu propre à la société moderne. Voilà qui semble bien éloigné de l’utopie sociale et démocratique du Princeton Radio Research Project.

Comment expliquer un tel jugement ? Tout l’argument d’Adorno repose sur l’incompatibilité entre musique et radio. Le matraquage, la standardisation et le morcellement des programmes musicaux lui paraissent contraires à toute compréhension de la musique comme  à toute rencontre véritable entre l’auditeur et l’œuvre. Suspendu à la radio, l’auditeur est maintenu dans l’illusion de participer à l’œuvre comme s’il se trouvait dans une salle de concert. Mais cette illusion est trompeuse et le confine à un isolement dont Adorno souligne la dimension  psychologique, sociale et métaphysique. Ce point de vue concerne la musique classique mais aussi la musique populaire, le jazz et l’émergence du tube.

Derrière ce constat unilatéral s’exprime une position philosophique qui fait l’intérêt de Current of music. Car il s’agit moins d’une critique de la radio elle-même que de l’illusion esthétique entretenue par la radio. Cette illusion consiste à penser qu’il existe une originalité de l’œuvre d’art à laquelle l’auditeur pourrait participer, sorte de mythe romantique dont la radio serait l’ultime relais. Mais si l’œuvre ne possède pas en soi de forme originale, elle ne saurait être reproduite et donner lieu à une expérience esthétique dont l’essence se trouve ailleurs. De ce malentendu découle cependant une société des medias qui entretient le mirage d’une participation individuelle à l’art mais aussi à l’histoire collective. On voit bien la dimension esthétique, sociale et politique de cet argument central de la pensée d’Adorno qui sera développé dans des œuvres ultérieures. A travers sa critique du medium radiophonique, c’est en réalité l’avènement d’une société médiatique aboutissant à la disparition de l’individu que vise Adorno.

Œuvre de circonstance, inachevée, Current of Music a longtemps dormi dans les archives du philosophe. Elle suscitera l’intérêt des lecteurs, mais aussi une certaine incrédulité face à son argumentation parfois partiale. Mais l’important est de la voir enfin exhumée, assortie d’un généreux appareil critique qui permet de la situer dans l’itinéraire intellectuel du philosophe.

Philippe Derivière