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La FMSH « a parfaitement rempli son rôle d'incubation » (Michel Wieviorka)

09/07/2012
09/07/12


Michel Wieviorka, administrateur de la FMSH« La FMSH (Fondation maison des sciences de l'homme) a beaucoup changé », résume Michel Wieviorka, administrateur de la FMSH, dans une interview accordée à AEF le 8 juin 2012. « Il y a trois ans, quand je suis arrivé, nous étions en dehors de tout dispositif de ce type », explique-t-il au sujet de l'intégration de la FMSH au PRES HéSam en février dernier. Il revient sur la montée « en puissance » de l'IEA (Institut d'études avancées), ainsi que sur le lancement il y a un an du Collège d'études mondiales dont l'objectif est de « créer à terme une vingtaine de chaires en sciences sociales et d'ancrer une vie intellectuelle à Paris ». Il espère que ce collège permettra aux sciences sociales françaises « d'être à nouveau dans le jeu mondial, et de tenir leur rang ». La fondation, qui s'apprête à fêter ses cinquante ans, a donc, pour lui « parfaitement rempli son rôle d'incubation ».

Dépêche AEF n° 168223 du mardi 19 juin 2012 [Judith Blanes].

AEF : Quel bilan faites-vous de l'évolution de la FMSH depuis que vous y êtes administrateur général ?


Michel Wieviorka : La FMSH a beaucoup changé ! D'abord, elle a rejoint Campus Condorcet, comme membre fondateur. Elle apportera sa bibliothèque et une partie de son personnel. Elle y jouera donc un rôle dans la direction du GED (grand équipement documentaire). Le CA de la FMSH a fait ce choix tout en votant en faveur du maintien de notre maison dans le centre de Paris, où nous garderons des espaces de lecture et de travail à proximité, j'espère, de la Maison Suger (1).

Deuxième nouveauté, la FMSH a choisi d'entrer dans le PRES HéSam en devenant membre fondateur depuis février dernier. Dans ce cadre, elle est associée à l'idex (initiative d'excellence) Paris Novi Mundi Université. Il y a trois ans, quand je suis arrivé, nous étions en dehors de tout dispositif de ce type. Enfin, nous avons acquis des entrepôts pour, entres autres, stocker les collections de notre bibliothèque dans l'attente de la construction du grand équipement documentaire de Condorcet. Nous avons ouvert un comptoir de vente de nos ouvrages et de ceux que nous diffusons au quartier latin, et nous venons de décider d'ouvrir notre bibliothèque de recherche aux étudiants dès le master 1.

AEF : Un de vos projets majeurs concernait le développement de l'IEA (AEF n°122841). Où en êtes-vous ?


Michel Wieviorka : C'est une autre innovation importante. L'IEA a été créé il y a six ans par la fondation, l'EHESS, l'ENS et avec le soutien du RFIEA (réseau français des instituts d'études avancées). Quand j'ai pris mes fonctions, la ville de Paris s'apprêtait à créer de son côté un autre IEA. Il aurait été absurde d'en créer deux, nous avons donc décidé d'avancer ensemble au sein d'un groupe de travail. Depuis un an et demi, l'IEA est monté en puissance avec la constitution d'une association qui rassemble une douzaine d'établissements (2). Chaque membre apporte sa contribution, c'est-à-dire six mois d'invitation de chercheurs, des « fellows », et ce, sans prétendre à un quelconque droit de tirage. La FMSH se charge de leur hébergement sur une durée qui peut atteindre dix mois. Au total, nous en accueillons entre douze et quinze par an. Par ailleurs, la ville de Paris s'est engagée à mettre à disposition l'hôtel de Lauzun (3) pour une vingtaine de « fellows » d'ici 2014 et à apporter un financement équivalent à la moitié du budget de l'IEA. Un « search committee », présidé par Helga Nowotny, présidente de l'ERC (European research council) et professeure de sociologie des sciences, a sélectionné trois noms parmi lesquels sera désigné un directeur, dont le profil est international. Le CA de l'IEA le choisira, en même temps qu'il élira son président parmi les personnalités qualifiées. Dans deux ans l'IEA sera véritablement indépendant, assuré de pouvoir se développer à l'échelle internationale. Notre fondation a donc parfaitement rempli son rôle d'incubation.

AEF : L'Aeres (Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur), lors de sa dernière évaluation en 2009, avait pointé du doigt des problèmes de gestion (AEF n°125688). Quels changements avez-vous opéré en interne ?


Michel Wieviorka : Nous avons fusionné les services comptables et budgétaires et assaini la situation financière. Pour la première fois depuis dix ans, le résultat est à l'équilibre pour 2011. Nous venons de signer un avenant au contrat quadriennal pour la période 2010-2013, qui reconnaît que l'évolution de la FMSH est positive, et que notre projet de Collège d'études mondiales est un élément clé de cette réussite. L'avenant prévoit une enveloppe de près de dix millions d'euros par an, cela permet de rattraper l'inflation mais ne répond pas au problème de GVT (glissement vieillesse technicité) et d'augmentation massive des charges. Nous nous préparons à travailler sur le prochain contrat quinquennal et à la visite de l'Aeres.

Nous avons mené une politique dynamique de diffusion des connaissances. Nous poursuivons un travail important pour que nos éditions aient une politique éditoriale forte. Nos éditions ont presque atteint le petit équilibre, ce qui veut dire qu'en dehors des frais de personnels nous ne sommes plus déficitaires. Nous avons également lancé la publication de « working papers » et de « position papers » (4), en accès libre depuis notre site internet. Nous préparons le lancement d'une nouvelle revue de sciences sociales, « Socio », pour janvier 2013.

Enfin dernière nouveauté, nous avons installé il y a tout juste un an le Collège d'études mondiales. L'idée est de créer à terme une vingtaine de chaires en sciences sociales et d'ancrer une vie intellectuelle à Paris. Ce collège est résolument international, la moitié des titulaires de chaires sont étrangers. Son haut conseil a pour président le sociologue Alain Touraine, y siègent également Maryse Condé, écrivain, Javier Solana, ancien ministre espagnol et Haut représentant de la politique étrangère et de sécurité commune de l'Union européenne, Fernando Enrique Cardoso, ex-président du Brésil, Leonel Fernández Reyna, président de la République dominicaine et, Yuan Tseh Lee, prix Nobel de chimie en 1986 et président de l'Icsu (International council for science). Ce collège devrait être un lieu qui permet aux sciences sociales françaises d'être à nouveau dans le jeu mondial, et de tenir leur rang.

AEF : L'Aeres reprochait également à la FMSH une insuffisance des relations avec les universités. Votre intégration à deux PRES est-elle une façon d'y remédier ?


Michel Wieviorka : Il s'agissait davantage d'un manque de communication de notre part qu'une réalité. Nous disposons d'innombrables programmes de coopération avec les communautés scientifiques étrangères, ou celles issues de nos partenariats avec des universités françaises et des grands établissements.

À Condorcet, nous contribuerons à la diffusion du savoir, peut-être même sur le volet numérique. À HéSam, c'est différent, nous comptons surtout mettre en place des coopérations et nous apporterons à tous ses membres une fondation d'utilité publique qui a un fonctionnement plus souple qu'une université. Par exemple, lorsqu'un chercheur obtient un financement contractuel, il doit d'ordinaire attendre que les moyens soient versés à son université. Nous sommes en capacité de lui apporter une avance financière, de façon à ce qu'il puisse commencer ses recherches. Nous avons la chance d'être une structure légère puisque nous n'avons pas à assurer des fonctions d'enseignement et de recherche. Le Collège d'études mondiales sera par ailleurs un formidable outil pour nouer des liens concrets avec les établissements du PRES, par exemple pour les faire bénéficier de conférences prestigieuses car nous sommes la garantie de la qualité des intervenants. L'INHA (Institut national d'histoire de l'art), membre d'HéSam, souhaite déjà que nous ouvrions ensemble un séminaire sur l'art et la mondialisation.

AEF : Accorderez-vous un traitement préférentiel aux membres des PRES auxquels vous appartenez ?


Michel Wieviorka : Il n'y aura pas de traitement préférentiel. Aujourd'hui, aucune université ne travaille uniquement avec les membres de son PRES. D'ailleurs, François Jullien, titulaire de la chaire sur l'altérité au Collège d'études mondiales est professeur à Paris-Diderot, qui est membre d'un autre PRES que le nôtre. De même pour Dominique Méda, titulaire de la chaire écologie, travail et emploi, professeure à Paris-Dauphine. Mais nous savons que le PRES est le lieu privilégié où peuvent se nouer des réflexions et des collaborations car nous y avons des contacts réguliers et soutenus.

AEF : Avez-vous le sentiment que les SHS (sciences humaines et sociales) n'ont pas été reconnues dans le cadre de la politique d'excellence ?


Michel Wieviorka : Les SHS n'ont pas été ignorées. L'idex de Paris Sciences et Lettres a été retenue dès la première vague, par exemple, or les SHS y ont une place non négligeable. Les SHS, ont-elles eu toute la place qu'elles méritent ? Je ne sais pas. Trop souvent, les chercheurs en SHS en France ont une difficulté à affronter les grands problèmes du monde contemporain. En France, les sciences sociales ont loupé le tournant mondial des années 1980-1990. Dans les années 1960-1970 nous étions au centre de la recherche. Aujourd'hui, les Français ont une difficulté à passer du particulier, d'un sujet très pointu, au général, et d'avoir une vision mondiale. Ils n'ont pas le goût de sortir de leur niche. Un jeune chercheur étranger n'a plus besoin de citer dans ses publications un chercheur français vivant. Il n'y a pas de grandes figures françaises vivantes qui inspirent les jeunes chercheurs dans le monde entier, comme avant. Nous n'avons pas encore pris la mesure de cet effacement.

Notes


(1) La Maison Suger est le centre international de recherche, d'accueil et de coopération de la FMSH. « Elle accueille chaque année depuis vingt ans une moyenne de 250 chercheurs étrangers de haut niveau », précise Michel Wieviorka. Ils relèvent du Collège d'études mondiales, de l'IEA, des programmes de recherche de la Fondation, aussi bien que de ceux d'autres institutions de recherche d'Île-de-France.

(2) L'IEA rassemble désormais : l'École des hautes études en sciences sociales, l'École normale supérieure, l'École normale supérieure de Cachan, l'École pratique des hautes études, la Fondation maison des sciences de l'homme, l'université Panthéon-Sorbonne, l'université Sorbonne Nouvelle, l'université Paris-Sorbonne, l'université Pierre-et-Marie-Curie, l'université Paris-Diderot, l'université Paris-Ouest Nanterre-la-Défense, l'université de Versailles-Saint-Quentin.

(3) Un hôtel particulier sur l'île Saint-Louis, à Paris.

(4) Les « working papers » sont des écrits publiés alors même que la recherche n'a pas été nécessairement menée à terme. Ils présentent des résultats qui peuvent être intermédiaires, avant une probable publication définitive un ou deux ans plus tard. Le chercheur ou l'enseignant-chercheur reste propriétaire du copyright. « Les 'positions papers' sont des textes plus brefs, attirant l'attention sur un point ou un problème précis », indique Michel Wieviorka.

Dépêche AEF n° 168223 du mardi 19 juin 2012 [Judith Blanes].