La poésie pour répondre au hasard. Une approche anthropologique des joutes poétiques de Sardaigne
Maria Manca, Editions de la MSH, novembre 2009
(CD inclus)
Petite île de la Méditerranée, la Sardaigne attire depuis toujours la curiosité des écrivains, historiens et ethnologues séduits par la richesse des traditions poétiques et musicales nées de la communauté des bergers. L’une des expressions majeures de cette communauté, la gara poetica (ou joute poétique), est bien davantage qu’une simple tradition populaire. Par sa richesse et la place qu’elle occupe au sein de la culture sarde, elle exprime une vision du monde où se retrouvent les thèmes universels de l’existence. Remarquée en son temps par Horace, Montaigne et Goethe, la gara n’avait jusqu’à ce jour jamais fait l’objet d’une étude qui restitue la plénitude de sa signification poétique, musicale mais aussi symbolique. Originaire de la Sardaigne, ethnologue et professeur de littérature, Maria Manca semblait destinée à cette entreprise. Tout au long de son enquête, l’auteur témoigne à l’égard de la gara d’une passion nourrie de ses lointaines racines personnelles à laquelle la rigueur ethnologique et l’érudition confèrent toute sa légitimité. Fruit d’une dizaine d’années de travail, La poésie pour répondre au hasard n’est pas seulement un ouvrage savant. Il décrit, à travers les tâtonnements de la recherche, le parcours d’une initiation au monde allégorique de la gara.
Tout à la fois spectacle, rituel et art, la gara poetica se déroule plusieurs fois par an. Lors des fêtes patronales, sur la place du village, deux ou trois poètes s’affrontent en public. Un thème est tiré au hasard (l’ honneur, la vertu, le hasard ou le destin), un premier poète improvise, s’assied puis cède sa place au suivant. Entretemps, le chœur intervient et parfois le public présent à la fête. La gara se poursuit toute la soirée, une partie de la nuit et ne se clôt jamais vraiment. Chaque gara semble se fondre dans toutes les garas déjà chantées et annoncer les suivantes de manière à couvrir l’existence toute entière. Pour le spectateur, l’ethnologue, le sens du spectacle se dévoile peu à peu, au fil des improvisations et des allusions des poètes qui semblent ajouter toujours plus de profondeur et de nuances à l’interminable allégorie de la joute. Sa signification tient donc dans un subtil mélange de hasard et de nécessité, de contrainte et de liberté, de ritualisation et d’improvisation. La valeur de l’improvisation repose sur la contrainte du tirage au sort que le poète transformera grâce à son talent en un élément de liberté et d’expression. La ritualisation du spectacle, fixé de manière quasiment séculaire, permet à chaque gara d’apporter d’infimes nuances de comportements et de déroulement qui garantissent son originalité et sa force expressive. Enfin, le contenu de la joute, inspiré par quelques thèmes récurrents, se renouvelle constamment en fonction de l’invention propre à chaque poète dont certains jouissent sur l’île d’une véritable gloire.
Née il y a plusieurs siècles d’une communauté d’hommes et de femmes soumise aux vicissitudes du destin, la gara poetica apporte une réponse subtile et enjouée aux contraintes de l’existence. En Sardaigne, le hasard est la forme la plus commune du destin, celle qui échappe à la volonté de l’homme. Mais il en existe une autre, la poésie, seule capable de transformer la défaite en victoire.
Philippe Derivière






