Directrice du Centre de recherche indépendant Sharq,
au Tadjikistan
Saodat Olimova vient de passer six semaines en France à l’invitation de la FMSH, dans le cadre du programme de directeurs d’études associés (
DEA) de la FMSH. Elle travaille aujourd'hui sur les migrations de travail entre l’Asie centrale et la Russie et s’intéresse aussi à l’évolution de l’islam en Asie centrale.
Orientaliste au départ – elle a soutenu une thèse d’esthétique à Moscou en 1985 elle crée avec quelques collègues, à l’instar de nombreux chercheurs ex-soviétiques, un centre de recherche alors que l’URSS est en train de disparaître et que les pays d’Asie centrale acquièrent leur indépendance. Très rapidement (en 1992), le Tadjikistan se retrouve en pleine guerre civile, une bonne partie de l’intelligentsia est décimée, éliminée physiquement ou forcée à partir… Saodat Olimova a choisi de rester et de continuer à mener des recherches.
Elle nous relate son parcours…
Saodat, comment avez-vous pu poursuivre vos activités de recherche dans les bouleversements qu’a connus votre pays après 1991 ?
L’Institut d’orientalisme, auquel j’appartenais, et qui comprenait d’excellents chercheurs formés à l’école orientaliste soviétique, a été fermé en 1994, pour des raisons politiques, car il avait été un foyer nationaliste.
À ce moment là, tout en menant des recherches pour différents organismes dans notre nouvau centre, Sharq, j’ai rejoint l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales (IMEMO), un institut créé par les autorités à partir de l’Institut d’économie pour former les experts et les cadres nécessaires à la politique étrangère du Tadjikistan, une fois la phase aigue de la guerre terminée. Pendant quelque temps, nous avons cru – naïvement que la CEI pourrait constituer un nouvel espace politique pour les ex républiques soviétiques.
C’est pendant ces années là que j’ai pu me former à la sociologie, grâce notamment à deux soutiens particulièrement importants : en Russie, le groupe de Janna Zaiontchovskaya, qui cherchait par tous les moyens à faire perdurer les liens scientifiques entre chercheurs et instituts de l’ex-URSS. Notre ancienne « maison mère », l’Institut d’orientalisme de Moscou, nous a aussi beaucoup soutenus.
Nous devons également beaucoup à la
Fondation Ford qui, sans rien imposer sur le plan idéologique, contrairement à d’autres fondations internationales, nous a permis de nous former aux théories et aux méthodes des sciences sociales, notamment de la sociologie.
Considéré comme trop engagé politiquement, l’IMEMO a été à son tour fermé en 1998. C’était une période agitée mais intéressante au Tadjikistan, les premières élections après la guerre civile. Notre centre a alors joué un rôle important dans l’organisation officielle de la campagne électorale, a formé les membres de la Commission électorale et cela nous a aussi donné l’occasion de mener des recherches sur les nouveaux partis politiques (le PRI, Parti de la Renaissance Islamique) ou la reconversion des anciens (le Parti communiste).
La parenthèse s’est vite refermée de même que l’espace politique. À cette époque, tout le monde se disait « tout plutôt que la guerre » et toute position critique était considérée par le pouvoir comme une provocation vers de nouveaux affrontements.
En 2000, j’ai compris que plus rien n’était possible dans un milieu académique que les meilleurs éléments avaient quitté depuis longtemps. J’ai donc décidé de me consacrer au centre Sharq, et commencé à mener des recherches pour différents commanditaires, des organisations internationales – OMI, OIT Banque mondiale, Banque asiatique de développement et des instituts en Russie (Centre Levada, Romir, etc.).
Quelles sont actuellement vos principales directions de recherche ?
Depuis quelques années, nombre de nos recherches sont consacrées aux migrations de travail entre l’Asie centrale et la Russie, compte tenu de l’ampleur prise par le phénomène et de l’importance que lui accordent les organisations internationales présentes au Tadjikistan. Au départ, il s’agissait de s’intéresser aux circulations des réfugiés et des personnes déplacées dans le contexte de l’après guerre civile et de la formation pour la première fois en 1999 de véritables frontières internationales pour le Tadjikistan.
Ensuite, la question la question s’est déplacé vers les migrants, leur circulation, les transferts monétaires, l’impact de la crise sur les migrations de retour… Dans ces travaux sur les migrations, j’ai notamment retrouvé tout le soutien intellectuel du groupe de Janna Zayontchovskaya et notre centre est devenu le principal pour toute l’Asie centrale.
Après une longue mission en Afghanistan en 2002, nous sommes aussi rentrés dans le réseau
Eawarn – réseau international d’étude des conflits sous l’égide de l’Institut d’ethnologie à Moscou.
En dehors des recherches réalisées pour nos commanditaires, nous nous efforçons de garder du temps pour nos recherches personnelles, par exemple sur l’islam ou sur une réflexion plus générale sur les transformations de notre société depuis 20 ans.
Comment voyez-vous l’avenir des sciences humaines et sociales au Tadjikistan ?
Forcément difficile… Formellement, les instituts académiques existent, mais leur niveau n’est pas très bon. Les jeunes, malgré l’accès plus facile aux sources et techniques occidentales, manquent d’une solide formation intellectuelle dans les disciplines liées aux humanités. Pour les sciences sociales du contemporain, de très nombreux jeunes partent à l’étranger mais reviennent rarement. Certains ont la possible d’étudier dans les universités étrangères des pays voisins, mais celles-ci constituent surtout un tremplin vers des carrières de diplomates ou de cadres dans les organisations internationales présentes dans le pays.