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À quoi servons-nous, à quoi servent les sciences de l’homme, de quelque nom qu’on les appelle, sciences sociales – au pluriel ou au singulier – sciences de l’homme et de la société, sciences humaines et sociales, « SHS » ? Un début de réponse consiste à examiner ce qu’elles ont de scientifique. Claude Lévi-Strauss, dont il sera question dans cette livraison de notre Lettre, refusait de parler de « science » pour ces disciplines, et si nous maintenons néanmoins le terme, c’est en mesurant toute la distance qui sépare le travail des chercheurs en SHS de celui de leurs homologues des sciences dites parfois « dures ». Depuis Dilthey, au moins, nous avons en effet appris à distinguer les « sciences de l’esprit », et celles de la nature, et nous savons bien qu’il est exclu pour les SHS, sauf exception, de prétendre apporter des démonstrations comparables à celles que peut proposer la biologie ou l’astronomie. Leur « objet », c’est l’homme, l’humain, et si les activités des chercheurs en SHS sont scientifiques, le test, la preuve ont quelque chose à voir avec ce que peuvent en dire d’autres qu’eux-mêmes, au-delà du fait qu’elles doivent être rigoureuses, et conformes aux règles de l’art.
La pertinence de leurs analyses ne s’arrête pas au jugement qui peut en être formulé entre collègues, quant à la délimitation des objets étudiés, la formulation des hypothèses, la méthode utilisée ou la présentation des résultats. Elle tient à ce qui en est fait par des acteurs sociaux, politiques, culturels, dans les médias, dans l’enseignement, dans diverses activités professionnelles. Est-ce à dire que les SHS doivent se mettre au service d’un pouvoir, ou d’un contre-pouvoir ? Dans le passé, la subordination directe de la recherche à des forces politiques ou sociales a plus souvent débouché sur sa dégradation, et sur la transformation du chercheur en idéologue, que sur des contributions à l’émancipation ou au progrès.
Ne faut-il pas tout au moins attendre des SHS qu’elles aient une utilité directe ? Il y a là une tendance forte, à l’oeuvre, en particulier, dans les demandes des grandes Fondations et organisations internationales qui financent la recherche, et qui souhaitent qu’elle soit facteur de progrès, qu’elle aide à définir des politiques publiques, à éclairer des décisions. Mais la recherche ainsi conçue risque vite de se transformer en activité de conseil, ce qui est respectable, mais ne correspond plus à son idéal de production de connaissances. Elle risque de surcroît de s’édulcorer, de perdre sa charge critique, sa capacité à imposer un regard réflexif sur la vie collective.
Faut-il, dès lors, se passer de toute politique scientifique, en dehors de celle qui résulterait de la simple accumulation des propositions, des projets, des idées en provenance des chercheurs, faut-il rejeter toute vision qui encadrerait d’un peu trop près leur travail ? Cette question est au cœur, précisément, des interrogations qui sont les nôtres, à la FMSH. Car d’un côté, nous souhaitons avoir une telle politique, définir des axes qui nous semblent prioritaires, ouvrir des chantiers qui puissent correspondre à des enjeux décisifs, intellectuellement, sinon concrètement. Et d’un autre côté, nous sommes attachés à la liberté des chercheurs, nous faisons confiance à leur capacité d’invention, à leur créativité, à leur capacité, aussi, de développer des travaux originaux, d’ouvrir des pistes nouvelles, au sein d’une Fondation qui doit rester, selon l’expression d’Alain d’Iribarne, un lieu d’incubation. Il nous faut avancer sur un chemin de crête, et éviter aussi bien de verrouiller nos activités dans une définition préconçue et fermée de leur espace scientifique, que de fonctionner sans repères, au gré de propositions nous parvenant de manière spontanée.
C’est pour faire face à cette tension, sans trancher, mais au contraire en la faisant vivre comme une double exigence qu’avec les deux directeurs scientifiques que j’ai nommés dès ma prise de fonction, Jean-Pierre Dozon et Jean-Luc Racine, nous avons pris diverses initiatives. Une enquête interne à la Fondation nous a donné une image claire et précise de ce qui s’y fait actuellement, au sein des Centres hébergés ou dans les programmes thématiques et par « aires culturelles ». En nous appuyant également sur le rapport 2008, et sur les documents préparés en vue de la signature du Contrat quadriennal avec l’État, et tout en tenant compte de diverses propositions récentes, nous avons défini six champs de recherches prioritaires, à l’intérieur desquels devrait en principe se développer notre action scientifique :
– sources de conflictualités / modes de régulation des sociétés contemporaines
– puissances (ré)émergentes et globalisation : Brésil, Russie, Inde, Chine
– migrations, mobilités et problématiques urbaines
– risques économiques, environnementaux et sanitaires / développement durable
– enjeux démocratiques : droit, éthique, technologies de l’information et de la communication
– le mouvement des idées : histoires culturelles, histoire des sciences, littératures et mises en images.
Pour favoriser la synergie entre les programmes et les projets qu’abrite la Fondation, mais aussi avec ses activités éditoriales, documentaires ou informatiques, nous avons mis en place un séminaire interne, ouvert à tous leurs responsables, centré sur les recherches en cours.
Pour ouvrir la Fondation sur de nouvelles perspectives intellectuelles, découvrir de nouveaux enjeux possibles pour la recherche, nous constituons actuellement un Comité de prospective scientifique, qui réunit quelques responsables de la Fondation et une majorité de personnalités venues d’horizons variés (sciences de la vie, architecture, défense et sécurité, etc.).
Cette structuration, intellectuelle et organisationnelle, est légère et souple. Tout en encourageant les projets qui concernent nos champs prioritaires, elle préserve entièrement notre capacité d’accueillir, dans leur richesse, les initiatives des chercheurs qui, du monde entier, nous approchent avec des propositions de programmes, de recherches, de colloques, de publications. Elle sera complétée, dans les mois à venir, par d’autres mesures destinées à renforcer nos activités et à alimenter le dialogue entre communautés scientifiques relevant de disciplines diverses, et établies au Nord comme au Sud, à l’Ouest comme à l’Est.
Des grands chantiers nous attendent pour 2010, à la fois urgents et importants : le déménagement du « 54 », dont il est maintenant acquis qu’il se fera avenue de France, dans le XIIIe arrondissement de Paris ; la négociation avec l’État pour notre contrat quadriennal 2010-2013 ; les modalités de notre participation au Campus Condorcet, pour laquelle la discussion est ouverte ; le développement de l’IEA-Paris, porté par notre Fondation (à laquelle sont associées l’EHESS et l’ENS-Ulm), et qui pourrait connaître une montée en puissance rapide au terme de négociations en cours avec la Ville de Paris et d’autres partenaires ; le désamiantage du « 54 », prélude, je l’espère, au retour dans cet immeuble auquel nous sommes si nombreux à être attachés ; notre réorganisation interne, qui passe déjà par l’arrivée parmi nous d’un nouveau Secrétaire Général, Nicolas Catzaras ; la modification de nos statuts, etc.
Si j’ai tenu à consacrer cet éditorial à notre politique scientifique, et non à ces urgences, c’est pour marquer qu’elle reste bien au cœur de notre Fondation et de son projet.
Michel Wieviorka
Administrateur |
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