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« Si rien ne se fait sans les hommes, rien ne dure sans les institutions » écrit notre collègue André Vauchez, médiéviste, ancien directeur de l’École française de Rome, dans son remarquable ouvrage consacré à François d’Assise (1).
Cette remarque à propos de la bimillénaire Église catholique s’applique parfaitement à la presque quinquagénaire Fondation MSH, au terme de son prochain contrat quadriennal avec le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Elle désigne pleinement la distinction qui devrait toujours exister, dans la mémoire de ceux qui œuvrent à la tête des institutions, entre les temps courts qui régissent leurs mandats et les temps longs qui, normalement, caractérisent ce pourquoi ils sont appelés dans leurs fonctions : agir dans la durée, se projeter sans cesse sur l’avenir entre l’idéal souhaitable et le possible contraint, refuser ces prétendues irréversibilités qui feraient que tout est joué…
Dans mon dernier éditorial, j’avais évoqué les risques de grande lassitude que pouvait générer une situation conjuguant une monotonie et une atonie du quotidien avec une incertitude sur l’avenir. Je faisais en cela référence, d’une part, à la double question du relogement provisoire de la Fondation et de la mise en sécurité du 54 boulevard Raspail, et, d’autre part, au grand projet ministériel de campus Condorcet dans la banlieue Nord de Paris, sur la commune d’Aubervilliers. Je faisais également référence au développement de l’Institut d’études avancées (IEA-Paris) dans le cadre du Réseau français des instituts d’études avancées (RFIEA). Sur ces dossiers, j’indiquais mon sentiment d’être confronté chez les grands qui gouvernent à des formes d’autisme auxquelles il parait difficile de remédier et mes fortes craintes de devoir, au fil des éditoriaux, confirmer l’essentiel de mes propos.
Or, en ce milieu d’année 2009, certains de ces dossiers ont évolué dans un sens plutôt favorable. Ces mouvements me semblent liés à des changements dans des fonctions clés qui les concernent, ce qui illustre bien les rapports mis en exergue au début de cette lettre entre les hommes et les institutions. Tout en restant incertains quant à leurs issues, l’ensemble des dossiers connaît des impulsions porteuses d’espérance :
– en matière de relogement provisoire, il a été enfin admis que la porte de la Chapelle dans le 18e arrondissement de Paris ne constituait pas une bonne solution et qu’il n’était pas déraisonnable de rechercher une autre implantation mieux adaptée aux besoins des institutions concernées. À l’heure où j’écris ces lignes, cette recherche s’est tournée du côté de Tolbiac dans le 13e arrondissement de Paris, à proximité de la Bibliothèque François Mitterrand, de l’Université Paris 7 et de la future Bulac, en cours de construction. Il y a là une implantation qui, tant par sa localisation géographique que par son environnement intellectuel, serait incomparablement plus convenable. Elle permettrait d’envisager avec plus de sérénité la période de relogement provisoire dont on admet aujourd’hui qu’elle sera plutôt de l’ordre de six ans. Deux écueils demeurent cependant qui n’ont pas été surmontés à ce jour : celui, financier, du coût de l’opération et celui, technique, de la localisation des magasins permettant de stocker les ouvrages et collections des bibliothèques prévues sur le site, tout particulièrement celle de la Fondation.
– en matière d’implantation, au-delà du relogement provisoire, il semble que la nécessité de n’envisager le projet de campus Condorcet qu’en relation avec le réagencement de l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche de Paris / Ile de France dans le cadre du projet de « Grand Paris », fasse également son chemin. Cela conduit à admettre que les institutions actuellement présentes au 54 boulevard Raspail y ont toute leur place à long terme, à condition qu’elles construisent leur projet scientifique de façon à contribuer à la notoriété et à la compétitivité de la métropole parisienne, en concurrence avec les autres grandes métropoles mondiales.
– dans ce contexte intervient comme un fait nouveau l’annonce par la Ville de Paris de créer, sous son égide, un Institut d’études avancées indépendamment de celui déjà créé par l’État dans le cadre du RFIEA. Face à une telle situation, perçue comme plutôt incongrue par nos collègues étrangers mais sans surprise pour nous français qui connaissons bien nos grandes traditions picrocholines, il a été convenu qu’il n’était pas inutile de se mettre autour d’une table pour voir comment tirer le maximum de profits d’initiatives fortement complémentaires.
J’évoquais dans la dernière lettre la tenue du conseil d’administration de la Fondation en juin 2009 au cours duquel devaient être élus son président et l’administrateur de la Fondation.
Nous avons trouvé en Michel Wieviorka, sociologue, directeur d’études à l’EHESS et connaisseur de longue date de la Fondation dont il a soutenu les initiatives au cours de ces dernières années, un candidat correspondant aux grandes lignes du profil que nous recherchions. Avec le dépôt de son dossier de candidature s’est ouverte, pour la première fois depuis la création de la Fondation MSH, une compétition pour l’accession à la fonction d’administrateur, puisque Jean-Frédéric Schaub, directeur d’études à l’EHESS et membre du CRH, s’était également porté candidat. Cette compétition entre les deux candidats a été menée sous la responsabilité d’une commission électorale au sein du conseil d’administration de la Fondation, qui a proposé à la signature de Madame la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche la nomination de Michel Wieviorka comme administrateur pour une durée de quatre ans à compter du 22 juillet 2009, mon propre mandat s’achevant le 21 juillet.
Je tiens à remercier Michel Wieviorka d’avoir bien voulu accepter ce qu’il sait devoir être une tâche d’autant plus lourde qu’il aura à l’assumer dans un contexte particulièrement difficile.
Au cours de la même session, le conseil d’administration a élu comme président le nouveau recteur de l’Académie de Paris, Patrick Gérard, chancelier des universités, perpétuant ainsi la coutume établie depuis l’origine de la Fondation.
Il a également élu quatre nouveaux membres :
– Jean-Charles Pomerol, mathématicien / informaticien, spécialiste d’intelligence artificielle et président de l’Université Paris 6 (UMPC), et Sylvie Faucheux, économiste, spécialiste du développement durable et présidente de l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ), dans le collège des présidents d’universités de Paris
– Pascal Arnaud, professeur d’histoire et archéologue à l’Université de Nice, directeur de la MSH Nice, et Laurence Broze, économiste, professeur de mathématique appliquée à l’Université Charles-de-Gaulle Lille 3, dans le collège des scientifiques de province.
Le siège de fondateur coopté a par ailleurs reconduit le mandat d’Hélène Ahrweiler, ancienne recteur de l’Académie de Paris, à qui la Fondation doit notamment la Maison Suger.
Enfin, le conseil d’administration a coopté trois membres du comité international d’évaluation scientifique de la Fondation (CIES) : Natalia Avtonomova, philosophe, directeur de recherche à l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de Russie, Ingrid Gilcher-Holtey, spécialiste de l’histoire moderne et contemporaine, professeur à l’Université de Bielefeld et Brian Charles Alexander Stock, professeur d’histoire et de littérature à l’Université de Toronto.
Si j’ai choisi de consacrer de tels développements à la gouvernance de la Fondation MSH, c’est que le renouvellement des membres du conseil d’administration revêt d’un point de vue scientifique une importance d’autant plus grande que son conseil d’administration est actuellement aussi l’instance scientifique qui statue en dernier ressort sur les aspects essentiels de son fonctionnement : la sélection et la pérennisation des centres et institutions que la Fondation héberge, de même que les programmes de recherche qu’elle conduit sous sa responsabilité propre. Il s’agissait donc, après une ouverture vers le monde des entreprises, de procéder à une nouvelle ouverture du conseil d’administration de la Fondation vers des disciplines qui dépassent le noyau traditionnel des sciences humaines et sociales, de façon à l’accorder avec les orientations retenues à ce jour pour le développement de son projet scientifique.
Dans le même esprit d’ouverture et de réactivité aux attentes, tant des chercheurs que de leurs partenaires, la Fondation MSH s’est présentée à l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES) lors de la visite qui s’est déroulée pendant trois jours du 10 au 12 juin. Il est apparu qu’encore peu familiarisés avec l’évaluation d’une MSH et plus particulièrement d’une MSH avec un statut de fondation (donc de droit privé) et un personnel majoritairement fonctionnaire, les évaluateurs ont eu du mal à cerner la complexité des agencements qui constituent toute sa singularité et, par là, toute sa valeur. Institution hors norme dans le système national français de recherche, il lui appartiendra, au-delà de l’affirmation de la valeur de cette singularité comme base de son identité, de démontrer, par sa fécondité et les résultats de ses actions, sa pertinence à un moment où la normalisation se renforce et, surtout, à un moment où l’État, principal pourvoyeur des ressources de la Fondation, tend à se faire moins généreux, voire à se retirer d’opérations qu’il ne juge plus prioritaires.
Confrontée à des commanditaires de plus en plus regardants, la Fondation est donc amenée à devenir elle-même moins généreuse vis-à-vis de nombreuses institutions et initiatives qu’elle avait soutenues. C’est ainsi que pour les quatre années à venir, tout en se proposant de garder le même esprit d’ouverture, elle a été amenée à élaborer, pour ses actions, un cadre de référence plus contraignant. Ce cadre devrait lui permettre de mobiliser autour de quelques grandes thématiques en relation avec des interrogations contemporaines les moyens d’actions dont elle dispose : programmes de coopérations internationaux relevant d’aires culturelles, programmes d’invitations de chercheurs étrangers, éditions et archives audiovisuelles, soutiens à des séminaires et colloques, mais surtout, hébergement de laboratoires et institutions de recherche. Associé à la recherche d’une efficacité accrue et d’une plus grande qualité des services rendus, ainsi qu’à une meilleure diffusion des résultats de ses activités dans l’ensemble de la société, un dispositif ainsi resserré devrait lui permettre de négocier dans de meilleures conditions son prochain contrat quadriennal avec l’État et de mener une politique nettement plus active de recherche de financements sur programme, sur des bases aussi bien publiques que privées.
C’est dans ce contexte que se situent plusieurs actions entreprises au cours de ce second trimestre 2009 dont il est rendu compte dans cette lettre. Comme on le verra, à travers elles, la Fondation MSH poursuit sa mue à la recherche de nouvelles assises.
Sont ainsi présentés deux nouveaux programmes en phase d‘incubation pour lesquels la Fondation s’est engagée dans la recherche de soutiens privés.
Le premier concerne les nouveaux enjeux dans l’espace saharo-sahélien. À travers ce projet qui vise à donner un contenu concret à ce qui a pu être appelé « la malédiction des ressources naturelles », la Fondation cherche à soutenir un programme de recherche qui pointe ce qui est probablement le principal enjeu géostratégique – et donc économico-politique –, pour cette région du monde particulièrement riche en ressources naturelles. Porté par l’anthropologue André Bourgeot, directeur de recherche émérite au CNRS, fin connaisseur de l’Afrique sub-saharienne, il s’appuie également sur l’hypothèse que les grandes routes marchandes traditionnellement contrôlées sur des bases tribales fonctionnant toujours en réseau à travers les frontières étatiques, continuent à œuvrer sur les mêmes bases, contribuant ainsi à la déstabilisation des États-nations avec lesquels elles entrent en concurrence pour l’appropriation des richesses.
Le second porte sur la recherche de « financements innovants pour le développement ». Cette thématique vient rejoindre le nouveau volet de l’activité scientifique de la Fondation intitulé « Environment, technology & sustainable development » et plus généralement tout ce qui touche au renouvellement des modèles de croissance. À la différence de la thématique précédente qui, tout en étant reconnue comme un enjeu majeur pour un grand nombre de pays dont la stabilité politique est continuellement menacée, ne fait pas l’objet à ce jour d’une réelle reconnaissance internationale, cette deuxième thématique bénéficie d’une forte reconnaissance, en particulier à travers « les objectifs du millénaire », initiative avalisée par 189 des pays membres de l’ONU. Pour initier ce nouveau programme qui voudrait établir des liens étroits entre réflexions et actions compte tenu des enjeux qui lui sont liés, j’ai demandé à Philippe Douste-Blazy, dont on connaît l’engagement en faveur de ces actions puisqu’il est conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies en charge des financements innovants pour le développement, d’apporter à la Fondation une assistance active. C’est ainsi qu’en dépit de ses lourdes charges, il a bien voulu prendre la responsabilité de ce programme en lien avec Bernard Salomé, directeur exécutif de la Fondation du Millénaire pour les financements innovants pour la santé, créée à Genève. Il y a là une tentative de mise en œuvre d’un partenariat innovant dont il faudra évaluer la validité en relation avec les résultats obtenus. La Fondation bénéfice également, pour ce programme, du soutien financier de Veolia environnement dont on connaît l’engagement en matière de soutien à la recherche sur le développement durable.
Cette lettre présente également deux manifestations qui se sont tenues pour la première fois à la cafétéria de la MSH.
Il s’agit, en premier lieu, de la remise du prix d’histoire sociale créé avec le soutien de la Fondation Mattei Dogan : cette remise du prix aux deux lauréats a été accompagnée par la présentation des travaux réalisés dans le cadre de la Fondation sur le tribunal militaire et la prison du Cherche-Midi, l’objectif étant, en association avec une exposition photographique, de faire œuvre de mémoire vis-à-vis du site sur lequel la MSH est construite.
Il s’agit en second lieu de la réalisation du premier « café des sciences » de la FMSH dont le thème était particulièrement d’actualité puisque consacré aux « marchés financiers … crise et refondation ». Avec l’inauguration de ce « café des sciences », la Fondation espère, après d’autres, favoriser la diffusion des connaissances issues de travaux scientifiques dans un ensemble élargi de la population.
Ce même souci se retrouve dans la décision de diffuser les Cahiers Sens Public dont l’objectif est d’ouvrir un espace d’échange interdisciplinaire aux jeunes chercheurs.
Enfin, faisant suite aux présentations dans les lettres précédentes des activités des programmes de coopération scientifiques tournées vers les aires culturelles ce numéro présente :
– un des projets retenus en 2008 dans le cadre du programme PREFALC qui, rappelons le, concerne l’Amérique latine : ce projet de master, porté par le Conservatoire de Paris en coopération avec trois institutions de formation sud-américaines, est consacré à l’étude du patrimoine musical de l’Amérique latine
– la signature dans le cadre du programme Inde et Asie du Sud de deux protocoles d'accord, l'un avec le JNIAS de la Jawaharlal Nehru University (JNU) de Delhi, l'autre avec l’Université de Calcutta : l’objectif est, au regard du désengagement du ministère des Affaires étrangères, de déplacer les relations scientifiques bilatérales du niveau global national au niveau des institutions universitaires
– la tenue à Paris, du 27 au 29 avril dernier, d’un colloque international consacré au « chiisme aujourd’hui » : coorganisé dans le cadre du programme Proche et Moyen-Orient, ce colloque a bénéficié de l’intervention exceptionnelle de personnalités scientifiques et religieuses de haut rang - en particulier des philosophes et théologiens iraniens et irakiens. Il fait écho au précédent colloque de ce même programme sur le pétrole en Irak, avec la participation de chercheurs et de responsables politiques.
En ce qui me concerne, à toutes et à tous lecteurs connus ou inconnus de cette lettre, ainsi qu’à toutes celles et ceux qui contribuent à sa rédaction, je vous dis au revoir et je vous souhaite de poursuivre un chemin long et fructueux avec la Fondation : il s’agit d’une vieille Dame à qui j’ai consacré beaucoup de mon temps et de mon énergie au cours de ces quatre dernières années. Elle a encore besoin d’une cure de jouvence, mais elle me paraît sur la bonne voie. Alain d'Iribarne
Administrateur
(1) André Vauchez, François d’Assise, Entre histoire et mémoire, Fayard, Paris, 2009
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