Colloque organisé à Prague (4-7 octobre 2006)
La rencontre dont nous rendons compte ici s’inscrivait dans une suite de colloques internationaux
en philosophie organisés à Prague en collaboration avec d’anciens boursiers du
programme
Mellon / FMSH.
La première d’entre elles, consacrée à l’influence de l’œuvre
de Derrida sur la pensée contemporaine, a eu lieu en mars 2005 ; les actes, en français et
en tchèque, paraîtront aux Éditions Filosofia à Prague en 2007.
Le prochain de ces colloques sera organisé par
l’
Institut für die Wissenschaften
vom Menschen de Vienne, en collaboration avec le Centre d’études théoriques de
Prague, l’
Institut de
philosophie de l’Université de Budapest et le programme Mellon / FMSH. Il aura pour
thème « Responsabilité et liberté : l’idée de l’Europe
dans la philosophie politique de Jan Patocka » et sera suivi de publications en allemand, en
hongrois et en tchèque.
Ce
colloque de Prague, organisé par
l’
Institut de philosophie de
l’Académie tchèque des sciences et la
Bergische
Universität Wuppertal, avec le soutien de plusieurs organismes dont le programme Mellon / FMSH,
se proposait de donner une image concrète des nouvelles tendances de la
phénoménologie, en particulier en France.
Il ne s’agissait pas du premier colloque sur ce thème. Pour ne mentionner que les plus
importants, on évoquera ici les deux congrès de la
Société
allemande de recherche phénoménologique : le premier, tenu à Louvain en
septembre 1998, consacré à la Phänomenologie des Unsichtbaren
[
Phénoménologie de l’invisible], a donné l’occasion de
présenter les tendances nouvelles de la phénoménologie française (quatre
représentants de ce courant y firent une communication : Dominique Janicaud, Marc Richir,
Jean-Luc Marion et Jean-François Courtine) ; le second, intitulé Phänomenologie
der Sinnenereignisse [
Phénoménologie des événements des sens],
s’est tenu du 5 au 8 octobre 2005 à Wuppertal toujours avec la participation de plusieurs
représentants de la nouvelle phénoménologie française (Françoise
Dastur, Jean-Luc Marion, Marc Richir, Jean-François Courtine).
Il convenait donc de choisir pour le colloque organisé à Prague un thème
spécifique se distinguant des thèmes de ces deux congrès majeurs et c’est
pour la question de
la phénoménologie comme philosophie première
que se sont décidés les deux organisateurs du colloque, Laszlo Tengelyi
(Université de Wuppertal, ancien boursier Mellon / FMSH) et Karel Novotny (Institut de
philosophie / Académie tchèque des sciences – Université Charles, Prague).
Bien évidemment, la phénoménologie s’est toujours opposée à
la métaphysique traditionnelle. Ce constat s'applique aussi bien à Husserl qu'à
Heidegger, Sartre ou Merleau-Ponty.
Cependant,
Husserl commence déjà à montrer que la
phénoménologie ne combat pas seulement la métaphysique traditionnelle, mais
qu’elle peut aussi en traiter les principaux propos d’une manière nouvelle, voire
inédite. C’est pourquoi il donne, au milieu des années 1920, son
célèbre cours sur la « Philosophie première ». Comme il ressort
de ce cours, c’est dans un sens profondément transformé que le titre choisi est
employé. Husserl ne s’en tient pas à la tradition métaphysique
lorsqu’il renouvelle l’idée d’une philosophie première. On peut dire,
en utilisant une expression chère à Jean-Luc Marion, que Husserl présente
déjà la phénoménologie comme « une autre philosophie
première ».
Cette tendance est encore plus caractéristique chez
Heidegger, qui ne
s’efforce de surmonter « la métaphysique de la présence » et de
déconstruire la « constitution onto-théologique » de la métaphysique que
pour reconsidérer la problématique de l’être (
Sein ou
Seyn)
et de l’événement (
Ereignis) en une démarche qui, au début,
est entièrement déterminée par la phénoménologie et ne s’en
écarte plus tard, temporairement, que pour y reconduire finalement.
Dans les premiers grands ouvrages de la
phénoménologie française
(
L’être et le néant de Sartre ou
Phénoménologie de la
perception de Merleau-Ponty), cette aspiration à une explication avec la tradition
métaphysique est moins perceptible. Pourtant, la situation commence à changer
aussitôt qu’une phénoménologie de l’invisible ou, plus
généralement, de l’inapparent émerge avec le dernier Merleau-Ponty,
Lévinas et Henry. Chez ces auteurs, la phénoménologie s’établit comme
une philosophie première parfois au prix d’une réduction de la vigilance critique
à l’égard de la tradition métaphysique. Dominique Janicaud voit dans ce
développement les débuts d’un « tournant théologique », qu’il
tient pour la caractéristique majeure de certaines aspirations encore plus récentes
(perceptibles surtout chez Jean-Luc Marion et Jean-Louis Chrétien). Pourtant, ce terme peut
aisément induire en erreur. Il n’est pas sans sous-entendu polémique, et, par
conséquent, il ne se laisse pas concevoir comme une marque générale de la nouvelle
phénoménologie française. En revanche, un enjeu majeur des nouvelles aspirations est
bien décrit si l’on renvoie aux différentes tentatives de refondre la philosophie
première dans la phénoménologie contemporaine. Une telle tentative peut se trouver
chez quelques penseurs qui, de toute évidence, n’ont accompli aucun tournant
théologique (ainsi par exemple chez Marc Richir).
Ce colloque de Prague se proposait de mesurer les possibilités d’une telle refonte de la
philosophie première en phénoménologie.
Après la conférence d’ouverture de Jan Sokol
(
Université Charles,
Prague), on s’est tout d’abord attaché à comparer la philosophie première
en sa forme traditionnelle avec sa reprise phénoménologique. Deux chercheurs se sont
chargé de cette tâche : alors que Marc Maesschalck
(
Université catholique de Louvain)
a basé ses réflexions sur une analyse précise et fructueuse de Fichte et de Schelling,
Jean-François Lavigne
(
Université de
Nice-Sophia Antipolis) a directement abordé la conception husserlienne d’une philosophie
première.
Ensuite, il convenait d’étudier le rôle de la philosophie première dans
l’histoire du mouvement phénoménologique. Jiri Pechar (Institut de philosophie /
Académie tchèque des sciences) a soumis Husserl et Merleau-Ponty à une analyse
comparative ; Nicolas Monseu (Université catholique de Louvain) a examiné le rapport entre
Husserl et Lévinas ; Eliane Escoubas
(
Université Paris 12
Val-de-Marne) a exposé la critique d’une philosophie première
développée par Dominique Janicaud et Henry Maldiney.
Enfin, différents projets de refonte de la philosophie première en
phénoménologie ont été présentés. Pierre Kerszberg
(
Université de Toulouse 2 Le
Mirail) s’est penché sur la notion de « monde de vie » chez le dernier
Husserl pour développer l’idée d’une métaphysique
phénoménologique ; Laszlo Tengelyi
(
Université de
Wuppertal) a également proposé de concevoir la phénoménologie comme une
nouvelle philosophie première ; Rolf Kühn
(
Université de Vienne) a
cherché des points de contact entre une phénoménologie d’inspiration henrienne
et la tradition mystique ; Alexander Schnell
(
Université de Poitiers) a,
quant à lui, exploré les possibilités d’une phénoménologie
« constructive ».
Les séances pléniaires étaient complétées par deux sections de
conférences. Stefano Micali (Université de Wuppertal), Michael Staudigl (Université
de Vienne) et Yves Mayzaud (universités de Wuppertal et de Nice-Sophia Antipolis) ont
discuté de Husserl ; Karel Novotny (Université Charles – Académie
tchèque des sciences) a évoqué Patocka ; Inga Römer (Université de
Wuppertal) a soumis à une analyse compréhensive les derniers ouvrages de Paul Ricœur ;
Jürgen Trinks (revue Mesotes, Vienne) a appliqué la conception richirienne de la
« phantasia » à la philosophie médiatique. Les deux sections ont
été présidées par Tobias Nikolaus Klass et Hans-Dieter Gondek, tous deux de
l’Université de Wuppertal.
La dernière matinée du colloque a été consacrée à deux projets
majeurs de la phénoménologie contemporaine. Marc Richir
(
Université libre de
Bruxelles –
Université
Paris 7 Denis Diderot) et Bernhard Waldenfels
(
Université de Bochum)
ont présenté leurs idées sur la phénoménologie comme philosophie
première. Les deux présentations ont été suivies d’une discussion
particulièrement riche.
Contact
Laszlo Tengelyi –
tengelyi@uni-wuppertal.de
Programme du colloque